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30 Avril 2003

Le 11 mai 1943, apprenant l'écrasement du ghetto de Varsovie, Artur Zygielbojm, membre du gouvernement polonais en exil à Londres, se suicidait. Cet ancien syndicaliste juif, membre du Bund, évadé du ghetto de Varsovie, laissait une lettre où il expliquait vouloir, ainsi, "une dernière fois protester contre la passivité d'un monde qui assiste à l'extermination du peuple juif, et l'admet" et rappelait que "les gouvernements des nations alliées n'ont jusqu'ici entrepris aucune action concrète pour arrêter ce crime".

Cela, bien sûr, les héritiers politiques de ces États se garderont bien de le rappeler lors des cérémonies du 60e anniversaire de l'insurrection du ghetto de Varsovie. Aujourd'hui comme hier, ils se revendiquent de ce qu'ils appellent la lutte de la démocratie contre le fascisme, du bien contre le mal et autres faux-semblants. Mais derrière ce masque qui, durant la Seconde Guerre mondiale, recouvrait une opposition entre deux camps de bourgeoisies impérialistes rivales, la barbarie n'était pas l'apanage d'un seul camp. Et s'agissant de l'extermination des Juifs (mais aussi d'autres peuples, tels les Tziganes, voire les Slaves, également considérés comme des "sous-hommes" par les nazis), le sang du crime ne rejaillit pas que sur l'Allemagne hitlérienne. Dès avant la guerre, alors que le régime nazi ne faisait nul mystère de son programme raciste et avait commencé à le mettre en oeuvre en Allemagne, les démocraties ouest-européennes ou nord-américaines refusèrent systématiquement, sauf exceptions concernant surtout des célébrités ou des bourgeois juifs, d'accorder des visas d'émigration à ceux qu'ils vouaient ainsi à la mort. Même quand, durant la guerre, le massacre s'étendit à toute l'Europe, avec la complicité active de gouvernements tel celui de Vichy, les Alliés (USA, Grande-Bretagne et gouvernement gaulliste en exil) s'en désintéressèrent.

Dans L'abandon des Juifs (les Américains et la solution finale) (paru en 1987 chez Flammarion), D. Wyman, un historien américain, rappelle, par exemple, que "en 1944, le ministère américain de la Guerre rejeta plusieurs appels réclamant que l'on bombarde les chambres à gaz d'Auschwitz et les voies ferrées qui y menaient (alors que durant la même période) de nombreux raids américains massifs étaient exécutés par les Américains dans un rayon de 80 kilomètres autour d'Auschwitz." Même les informations à ce propos étaient étouffées en très haut lieu par les Alliés et ne filtraient que rarement dans la presse anglaise ou américaine. Dans Le terrifiant secret (Gallimard, 1981), W.Laqueur, un historien anglais, rappelle les nombreuses occasions où le gouvernement britannique mit son veto à la publication d'informations sur la "solution finale" nazie et les consignes, dans le même sens, données par les services gouvernementaux américains, notamment l'interdiction faite à leurs diplomates en poste dans les pays dits neutres d'Europe de transmettre des messages d'appel au secours d'organisations juives européennes.

Quant aux prétendues autorités morales en soutane, le pape en premier lieu, qui voyait en Hitler un allié contre le bolchevisme, on sait (un film récent, Amen, l'a rappelé) qu'elles ont couvert d'un silence complice le massacre de millions de Juifs dont elles n'ignoraient rien.

P. L.